Pourquoi on a moins faim quand il fait chaud ?
Article inspiré de ma chronique à Moteur de recherche du 4 juillet 2024 où je réponds à la question : Pourquoi les grandes chaleurs diminuent-elles notre appétit?
Ça t’est-tu déjà arrivé de ne pas avoir faim en pleine canicule ? Tsé mettons au mois de juillet, quand il fait tellement chaud que tu te sens littéralement comme un blob ? Rassure-toi : c’est normal. Notre corps est juste bien fait!
Crédits : Tenor
Notre corps fonctionne bien dans une certaine plage de température et si notre température corporelle augmente trop, il y a de sérieux dangers qui nous guettent, pouvant même nous mener jusqu’à la mort. Question santé, tu comprends donc que c’est pas la meilleure affaire disont. Donc, quand notre température augmente trop, ça devient la priorité de notre corps de la faire descendre.
Les mammifères ont ainsi développé deux grandes manières de réguler leur température corporelle : les mécanismes de thermorégulation physiologiques dits « réflexes » et les mécanismes de thermorégulation comportementaux.
La première catégorie des mécanismes de thermorégulation, tu la connais bien : suer pis être rouge de la face (ou aussi appelé “vasodilatation des vaisseaux sanguins”). Ce sont des mécanismes qui sont complètement hors de notre contrôle volontaire. On ne se dit pas : tiens j’ai chaud, il me semble que je me vasodilaterais bien un vaisseau sanguin. Ce sont des réponses produites automatiquement quand l’information arrive dans notre centre de régulation thermique situé dans l’hypothalamus.
Même si ça serait le rêve de pouvoir gérer soi-même nos spots de sueur en dessous de nos aisselles, au final, crois-moi, t’es bin content-e que ce soit des mécanismes automatiques qui s’en occupe car ça serait pas mal de charge mentale d’avoir à gérer tout ça !
Mais il existe aussi la deuxième catégorie des mécanismes de thermorégulation, soit les mécanismes comportementaux. Ceux-ci vont nous amener à essayer de nous refroidir à l’aide de décisions volontaires quand notre régulation physiologique fournit moins bien. Les stimulus thermaux vont être détectés par différentes voies pour transférer le message à la moelle épinière et au cortex cérébral : on va se sentir inconfortable et ça va nous pousser à adopter un comportement précis qui a été appris grâce au renforcement. Par exemple, les éléphants vont bouger leurs oreilles pour dissiper la chaleur, tandis que nous on va se ventiler à l’aide d’un éventail ou d’une tite fan de bureau. D’autres animaux vont rechercher l’ombre, bon nous, les humains, on n’a pas trop compris ça et on va plutôt à la plage en plein soleil.
Mais bref, en général, on va adopter des comportements pour diminuer la génération de chaleur en bougeant et en mangeant moins.
Donc le fait de manger génère de la chaleur corporelle ?
Oui, oui. Tu produis de la chaleur quand tu manges ! Ça s’appelle la thermogenèse alimentaire ou l’effet thermique des aliments, ce qui correspond à l’énergie nécessaire pour digérer, absorber et métaboliser les nutriments. Tu essayeras de porter attention la prochaine fois après un repas si tu sens que tu as un peu plus chaud.
En bref, si notre corps travaille déjà pour diminuer notre chaleur corporelle car il fait trop chaud, mais que le fait de manger produit de la chaleur, manger devient donc techniquement “contre-productif”, ce qui nous donne moins faim.
Ok… C’est une belle réponse rapide ça. Mais c’est quoi les mécanismes biologiques qui peuvent expliquer ce phénomène-là ?
En fait, c’est là qu’on réalise que la nutrition humaine est une science qui est encore bien jeune! Même s’il existe quelques hypothèses à ce sujet, les circuits neuronaux impliqués et les mécanismes biologiques précis qui diminuent l’envie de manger en temps de chaleur ne sont encore pas très bien compris. Ouais, même en 2024.
Mais pour satisfaire ta curiosité, voici tout de même quelques hypothèses:
Dans le cerveau
Étant donné que la régulation de l’appétit et de la température corporelle sont les deux contrôlées par l’hypothalamus, une petite région située au coeur du cerveau, certains auteurs suggèrent une interaction entre les deux systèmes. Certains neurones se trouvant dans le noyau arqué de l’hypothalamus produiraient des neuropeptides supprimant l’appétit en réaction à l’augmentation de la température corporelle. Mais on ne comprend pas tout à fait les liens entre les canaux ioniques thermosensibles et les neurones qui réduisent l’appétit. Ouais. Alerte aux termes techniques compliqués. Je ne me perdrai donc pas dans les détails ici, mais si tu es geek de la neuroscience et que tu te cherches une petite lecture de chevet, voici l’article scientifique en question.
Dans le bedon
Il y a aussi des études très récentes qui se sont penchées sur l’effet de la température sur le fameux microbiote intestinal (tsé les bonnes bactéries qui habitent dans tes intestins). La chaleur changerait la composition et la diversité des bactéries de l’intestin, bonnes et moins bonnes, et même la longueur des microvillosités intestinales chez les souris. Les chercheur-es se demandent donc si tout ça n’affecterait pas aussi notre appétit. Mais on en est encore sur des modèles animaux et à l’état des hypothèses. Donc on ne part pas en fou avec cette explication-là.
Et les hormones qui régulent notre faim dans tout ça ?
Une des hypothèses les plus étudiées concerne justement les changements de concentration sanguine des hormones régulatrices de la faim quand il fait chaud. Pour faire ça simple, notre corps sécrète certaines hormones qui modulent notre faim, dont la ghréline qui va l’augmenter et la leptine ou le peptide YY qui vont la diminuer.
Chez les souris, des recherches ont montré que lorsqu’elles étaient exposées à des températures chaudes et humides prolongées, l’expression de la ghréline (l’hormone qui augmente la faim) était plus basse tandis que les taux de peptide YY, une hormone qui diminue l’appétit, étaient plus élevés. Mais c’est sur des modèles animaux.
Chez l’humain, les résultats sont un peu plus complexes à interpréter et assez variables. Des fois les taux de ghréline, l’hormone qui donne faim, diminuent, d’autres fois non. Des fois ce sont les taux des hormones qui diminuent l’appétit qui augmentent. Des fois, malgré qu’on observe plus d’hormones qui diminuent l’appétit, on n’observe pas de différences sur les apports énergétiques. BREF : C’EST COMPLIQUÉ.
Avec l’état actuel des connaissances, c’est difficile de dire précisément quels sont les mécanismes reliés aux hormones régulatrices de la faim, même si quelques auteurs proposent que la diminution de l’appétit pourrait potentiellement être expliquée par une augmentation des hormones qui diminuent notre appétit (la leptine et compagnie). Ce qui est quand même logique quand on y pense : Plus t’as chaud, plus tu sécrètes d’hormones qui diminuent l’appétit, donc moins t’as faim.
C’est toutefois à prendre avec des pincettes (j’adore la nuance dans la vie).
Les études à ce jour qui ont tenté d’expliquer ce phénomène sont plutôt rares;
Elles combinent souvent l’augmentation de la chaleur à l’exercice physique (donc c’est difficile d’isoler les conclusions qui s’appliquent juste à l’effet de la chaleur);
Et elles sont faites sur des petits échantillons composés seulement d’hommes, parce que comme le rapportent certains auteurs, c’est trop difficile de gérer les cycles menstruels des femmes et la disponibilité des laboratoires (c’est pas moi qui invente ça, je l’ai bien lu textuellement dans la discussion d’une étude). On s’entend que c’est quand même un biais important, considérant que les cycles menstruels peuvent affecter la température corporelle.
Mais ce n’est pas tout le monde qui réagit de la même manière à la chaleur!
Il y a d’autres facteurs qui affectent notre diminution d’appétit face à la chaleur.
Par exemple, l’été, on est généralement portés à consommer des aliments froids comparativement à l’hiver où on va manger des aliments chauds. Pense à ça : quand il fait plus mille dehors, as-tu plus envie d’un spaghetti brûlant ou d’un délicieux sandwich frais ? Sauf qu’un des facteurs qui peut influencer notre appétit, c’est l’odeur des aliments ! Quand un aliment est chauffé, ça libère des odeurs plus fortes comparativement à un aliment froid, ce qui vient stimuler nos sens et nous donner faim. As-tu déjà remarqué l’odeur d’un sandwich ? Ouais, moi non plus. Donc si on mange des aliments froids, on n’a pas ce stimuli-là qui peut titiller notre faim.
L’autre aspect intéressant à noter, c’est l’impact de la chaleur sur notre santé mentale. Quand il fait très chaud, on peut avoir tendance à être plus irritable, plus fatigué et avoir plus de difficultés à se concentrer (je sais pas pour toi, mais quand j’ai chaud, messemble que toute me gosse). Subir une vague de chaleur sur du long terme, ça peut causer de l’inconfort, du stress et aussi de la difficulté à dormir. Tout ça, c’est sûr que ça peut affecter notre volonté ou notre envie de cuisiner, de préparer des aliments ou même de nous alimenter. T’as tu vraiment envie d’allumer le four pour te faire des muffins quand y fait chaud ? Moi non plus. Si en plus, on est un peu dans une espèce de torpeur qui brouille nos signaux de faim, ça peut nous enlever la motivation de se nourrir. Et si on n’a pas assez bu d’eau, ça se peut que l’on soit déshydraté et ça va rajouter à l’espèce de brouillard mental (donc quand il fait chaud : boué de l’eau).
Et le dernier point, c’est qu’on peut se demander si on a une diminution de l’appétit réelle ou si c’est plutôt une perception de diminution de l’appétit. Est-ce que lorsqu’il fait chaud, on mange moins d’aliments solides et qu’on se tourne vers des breuvages sucrés, caloriques et/ou alcoolisés et c’est ça qui fait qu’on a l’impression d’avoir moins faim, même si on consomme quand même des calories ? Et est-ce qu’on a moins faim, ou bien c’est la culture des diètes qui nous amène à moins avoir envie de manger pour avoir un « beach body » ? Je pense que ce sont des questions intéressantes à se poser lorsque l’on a moins faim quand on a chaud.
Alors au final, si on ne ressent pas la faim, est-ce qu’on est mieux de manger ou pas ?
Même si on ressent moins l’appétit, même si on dépense moins d’énergie parce qu’on bouge moins, on a quand même des besoins de base à combler. Surtout que l’effet de la chaleur provoque un stress qui peut être difficile sur le corps, c’est donc important de bien le nourrir.
Voici donc quelques conseils pour passer à travers les vagues de chaleur comme un-e champion-ne :
Même si ça peut être difficile, tu peux essayer d’être un peu plus à l’écoute de tes signaux de faim. Garde toutefois en tête qu’augmenter l’écoute de tes signaux de faim, c’est un travail à long terme en soit, donc il ne faut pas être trop dur avec soi-même.
Si tu n’as pas très faim, tu peux essayer de fragmenter tes apports en plusieurs petits repas au courant de la journée ou prendre plusieurs collations nutritives. Un peu, c’est mieux que rien.
Si tu sais que la chaleur t’affecte et qu’une canicule s’en vient, tu peux planifier à l’avance des collations déjà prêtes et faciles à prendre dans le frigo.
C’est important de boire beaucoup d’eau pour éviter la déshydratation, même si on n’a pas nécessairement soif! Je le répète : quand y fait chaud, boué de l’eau.
C’est sûr que pour avoir travaillé dans un resto pendant longtemps et avoir vécu des canicules à côté des friteuses et des fours, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour tous ceux et celles qui travaillent dans des conditions difficiles physiquement. Pour ces personnes-là, c’est particulièrement important de se nourrir et de s’hydrater davantage quand il fait chaud. Bon courage gang!
Si la chaleur affecte ton appétit ou si tu as toi-même vécu une expérience de canicule au travail, n’hésite pas à me partager ton expérience en commentaires ! Tu peux également me partager tes astuces en temps de chaleur !
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