Si je mange 5 livres de chocolat, est-ce que je prends 5 livres?

Article inspiré de ma chronique à l’émission radio Moteur de recherche du 12 février 2025

Pour la science, est-ce que tu serais prêt-e à manger 1861 p'tits chocolats en forme de coeur en une seule journée ?

Gif animé de Homer Simpson qui mange du chocolat qui tombe du ciel dans le pays du chocolat

Gif par Giphy

Selon la tradition médicale, de nombreux scientifiques ont dû infliger à leur propre corps des expérimentations pour en découvrir les bons et les moins bons effets secondaires. Dans son article scientifique "The pain of weight gain: self-experimentation with overfeeding", George A Bray, un professeur émérite et chercheur, rapportait en effet comment il s'est lui-même sur-alimenté pendant plusieurs mois pour comprendre ce qu'il ferait vivre aux participants de ses études à venir. (C’est un peu moins violent que Barry Marshall, un médecin australien qui a avalé le contenu d’une éprouvette contenant la bactérie Helicobacter pylori (H. pylori) pour démontrer que c’était cette bactérie qui causait les ulcères d’estomac et non le stress. Mais quand même!)

En répondant à cette question (assez inusitée on va se le dire) d’une auditrice de l’émission Moteur de recherche, j’en suis venue à me demander si manger 5 livres de chocolat était la seule façon de savoir combien de livres on gagnerait réellement ? On va décortiquer ça ensemble!

Comment on fait pour calculer ça ?

On va commencer par utiliser les mathématiques et la physique, et après ça, on va pouvoir analyser si ça se transpose bien, ou pas, dans un cadre disons « plus appliqué ou réel » (lire ici dans un vrai corps humain).

Le concept de balance énergétique

Ça te dit tu quelque chose le concept de la balance énergétique, ou du « Calories in, calories out » ? Ce principe-là s’appuie sur la première loi de la thermodynamique, celle de la conservation de l’énergie, ou le fameux « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». En appliquant ce principe-là au corps humain, on le considère comme un système fermé dont la somme totale de son énergie y est constante. Théoriquement, si on consomme plus de calories qu’on en dépense, celles-ci se transforment en réserve d’énergie, donc en gain de poids, et si on dépense plus de calories qu’on en ingère, notre corps utilise nos réserves d’énergie, ce qui résulte en une perte de poids.

Pour revenir à nos 5 livres de chocolat, avant de pouvoir calculer la balance énergétique qui va nous permettre de répondre à la question inititale, il va falloir déterminer deux postulats supplémentaires pour être sûre de bien isoler nos variables :

  1. D’où viennent les “calories in” ?

  2. Où vont les “calories out” ?

Postulat #1 : Les calories in

Dans notre calcul hypothétique, on va prendre pour acquis que toutes les calories consommées de la journée proviennent exclusivement de notre 5 livres de chocolat, ce qui, comme les plus fins observateurs auront vite remarqué, ne correspond pas tout à fait aux recommandations du Guide alimentaire canadien (merci captain obvious).

Postulat #2 : Les calories out

Pour ce qui est des calories dépensées, par contre, ça se corse un petit peu. Il va falloir calculer la dépense énergétique totale d’une journée. Sauf que cette dépense-là varie selon :

  1. notre métabolisme de base, qui varie d’une personne à une autre (en fonction de son poids, sa taille, son âge et son sexe) et parfois d’un jour à un autre (en fonction de notre niveau de stress, notre sommeil ou de nos cycles hormonaux par exemple),

  2. selon l’énergie que ça prend pour digérer, absorber et métaboliser les aliments, énergie qui varie en fonction des aliments qu’on consomme et,

  3. selon l’activité physique de la journée, qui peut varier dépendamment si on reste toute la journée couchée à regarder le plafond, si on fait le ménage ou si on coure un marathon.

Comme on n’est pas dans un cadre expérimental où on pourrait directement mesurer la dépense énergétique réelle à l’aide d’appareils spécialisés, on va devoir l’estimer en utilisant une équation plus générale qui ne prend pas en compte plusieurs des facteurs que je viens de nommer ci-haut.

Pour information, et de manière complètement arbitraire, j’ai décidé de calculer les besoins d’une femme sédentaire de 40 ans, qui pèse 67 kg et mesure 162 cm, ce qui donne environ 2015 calories dépensées par jour (j’aurais pu prendre un homme de 57 ans qui pèse 75 kg et mesure 225 cm ou n’importe quelle mesure random aussi et le résultat final aurait été complètement différent).

Le choix du chocolat

Pour calculer les « calories entrantes », il va falloir choisir notre chocolat. Dépendamment du type qu’on prend, qu’il soit noir, au lait ou blanc, ou même d’une marque à une autre, son contenu peut varier en macronutriments et donc en calories. Encore une fois, de façon complètement arbitraire et pour être en contexte avec la saison (en février au moment d’écrire ma chronique), j’ai choisi d’utiliser pour mon calcul les petits chocolats au lait en forme de cœur emballés dans du papier aluminium rouge qu’on trouve un peu partout en épicerie.

En consultant la liste des valeurs nutritives et avec un produit croisé, on obtient le nombre de calories ingérées pour 5 livres de p’tits cœurs chocolatés, soit….

Roulement de tambours svp

Andy de The office qui fait un drum roll avec ses mains

Gif par Giphy

…un total de 12 223 calories !

Est-ce que ce chiffre-là c’est final bâton ?

Nope. Ça sera pas simple de même mon ami. On sait que les valeurs nutritives peuvent avoir un écart de plus ou moins 20% entre la valeur réelle d’un aliment comparativement à la valeur affichée. Ça veut donc dire que les calories réelles pourraient varier de 9779 à 14 668 calories… (tiens tiens, une autre imprécision dans le calcul).

Et en parlant de variable d’incertitude, je vais d’ailleurs en profiter pour en rajouter une autre : on peut aussi se demander si tout ce que l’on consomme est effectivement absorbé et s’il n’y aurait pas des pertes d’énergie qui ressortent à la fin du tube digestif. Le fait que les calories des aliments puissent « disparaître » dans les selles (et l'urine) est de nos jours encore peu étudié, mais on croit que ça pourrait varier beaucoup d’une personne à une autre, allant de 1 à 2% chez certaines personnes et jusqu’ à 11% chez d’autres.

Donc si on considère notre 12 223 calories de tout à l’heure, qu’on lui enlève un raisonnable 5% qui part dans les selles et qu’on soustrait les besoins précédemment calculés, ça nous fait donc une balance positive de 9605 calories. 

Le calcul est fini ? BIN NON!

Des calories, ce n’est pas des kilogrammes ou des livres, donc comment traduit-on le nombre de calories excédentaires en poids gagné?

Une des équations qui circule beaucoup dans les manuels scolaires et les articles scientifiques c’est le « 3500 calories pour 1 livre de gain de poids ». Bon, pour les besoins de cette chronique, je vais mettre de côté que cette équation-là est critiquée car elle date un peu et qu’elle décrit la prise de poids de façon trop simpliste. Mais en acceptant cette imprécision supplémentaire, on a juste à faire un produit croisé pour obtenir un gain théorique de…

Roulement de tambourin svp

Gif par Giphy

2,74 livres pour 5 livres de chocolat mangé !

Et je répète, cette balance-là a été calculée à partir des dépenses estimées d’une personne d’un certain poids, d’un certain âge, d’une certaine taille et avec un certain niveau d’activité physique, sans tenir compte de pleins de facteurs qui affectent le métabolisme.

Donc un calcul plutôt « scolaire », ça ne représente pas bien le gain réel dans un contexte plus « appliqué ».

La suite de l’histoire (dans la vraie vie cette fois-ci)

On peut commencer par se demander si c’est humainement possible de consommer une si grande quantité de calories. On parle quand même de plus de 10 000 calories !

Pour les personnes qui sont plutôt visuelles comme moi, 5 livres de chocolat en équivalent Pâques ou St-Valentin, ça fait environ 1861 petits cœurs en chocolat au lait ou 6,5 Jeannot Lapin. Ça fait BEAUCOUP de Jeannot Lapin grignotés en une seule journée.

Homer Simpson qui est contente de voir passer des lapins en chocolats devant lui

Gif par Giphy

Est-ce que c’est humainement possible de manger plus de 10 000 calories par jour ?

De manière surprenante, la quantité maximale de ce qu’un humain peut manger n’a pas vraiment été étudiée (je l’ai déjà dit à plusieurs reprises dans mes chroniques, mais la nutrition est une science encore bien jeune!). J’ai quand même été capable de trouver une étude de 2020, faite chez quatorze hommes en bonne santé, et qui, je tiens à préciser, étaient consentants, où les participants devaient consommer des pointes de pizza jusqu’à ce que, et je cite, « ne puissent plus physiquement prendre une autre bouchée ». La valeur observée la plus haute était de près de 4700 calories consommées en environ 1h30 (ce qui est loin de notre 12 000 calories on s’entend).

Si on regarde du côté des athlètes, on peut penser au nageur olympique Michael Phelps qui consommerait de 8000 à 10 000 calories par jour. Mais dans ce cas-là, petit détail à prendre en considération : il s’agit d’un athlète s’entraînant environ 30 heures par semaine et qui a des besoins nettement plus élevés que moé, toé pis monsieur-madame tout le monde.

Sinon, il existe un youtubeur qui mange des quantités astronomiques de malbouffe en une quantité de temps effarante : on parle d’environ 10 000 calories en moins d’une vingtaine de minutes ! Mais encore une fois, il faut garder en tête qu’être un mangeur de l’extrême c’est sa profession. Il a une routine de préparation avant ses repas, des techniques pour manger plus vite et on ne voit en vidéo que ce qu’il veut bien nous montrer (vomit-il en jet après la fin de l’enregistrement ? La légende ne le dit pas).

Mais mettons qu’on prenait un volume de chocolat plus « humainement » réaliste à consommer, est-ce qu’on arriverait à des résultats en laboratoire qui pourraient être comparables à ceux formulés par l’équation de la balance énergétique, soit le calcul que je viens de faire y’a genre deux minutes ?

Je ne crois pas.

Effectivement, il y aurait un gain de poids, qui serait potentiellement temporaire, mais de combien ? Isssshhh… ça serait dur à prédire!

Juste d’un jour à un autre, notre poids peut naturellement varier de quelques livres. D’un individu à un autre, c’est encore plus variable. 

D’ailleurs, un facteur très important qui n’apparait pas dans l’équation de la balance énergétique, c’est la variable de la génétique. Pourquoi deux personnes de même taille, poids et âge mangent exactement la même chose et ne prennent pas le même poids ? Une des études qui nous permet de comprendre cette variabilité-là d’un individu à un autre, c’est l’étude de Claude Bouchard faite en 1990 sur des pairs de jumeaux identiques qui ont été sur-alimentés de 1000 calories par jour, 6 jours par semaine, sur une période de 100 jours dans des conditions expérimentales hyper contrôlées (ça fait un total de 84 000 excédentaires btw).

À la fin de la période de suralimentation, les variations de poids entre les différentes paires de jumeaux étaient 3 fois plus élevées que les variations de poids entre les jumeaux de mêmes pairs et la prise de poids allait de 8 à 28 livres. C’est une bonne différence ça! (tu veux en savoir plus sur l’influence de la génétique sur le poids ? Je te conseille la vidéo du chercheur Benoît Arsenault qui vulgarise le sujet)

Cette étude-là c’est un exemple parmi tant d’autres pour expliquer que ça peut être difficile de prédire un gain ou une perte de poids en se basant simplement sur une équation. Donc sérieusement, si quelqu’un te dit que pour perdre du poids, t’as juste à manger moins pis à bouger plus, tu peux lui répondre que c’est vraiment PAS aussi simple que ça (pis tu peux aussi l’envoyer gentiment paître).

Ok mais au final, si on mange 5 livres de chocolat, combien on gagne de poids !?

Es-tu resté-e sur ta faim avec mon absence de réponse précise?

La seule manière de connaître le poids qu’on peut prendre en mangeant 5 livres de chocolat, c’est de l’expérimenter sur soi-même.

Mais on s’entend que pour des raisons évidentes, je ne te recommande pas de faire cette expérience-là à la maison (ni ailleurs stp).

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    Camacho, S., & Ruppel, A. (2017). Is the calorie concept a real solution to the obesity epidemic?. Global health action10(1), 1289650. https://doi.org/10.1080/16549716.2017.1289650

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