Ça vient d’où les glouglous ?

Article inspiré de ma chronique à l’émission radio Moteur de recherche du 4 mars 2025

Il est presque midi. Ton cours (ou ton looooong meeting qui aurait pu se résumer en un courriel) s’éternise. Tu n’entends plus la personne qui parle : tout ce que tu entends, c’est la symphonie de gargouillements qui prend vie dans ton bedon. Est-ce qu’un alien va bientôt en sortir ou c’est juste un phénomène physiologique ben normal ?

Zoom sur les glouglous.

Zoom sur une personne qui lève son chandail au niveau de son ventre

Gif par Giphy

Qu’est-ce qu’un gargouillement ?

Si l’on se fie à notre bon vieil ami le dictionnaire, Le Robert nous précise d’abord qu’un synonyme de « gargouillis » est « glouglou » (à noter que maintenant que je sais que c’est legit d’utiliser ce terme, tu me comprends que c’est sûr que je me vais me gâter avec tout au long de cet article). Notre bon vieux Bob nous explique également qu’un gargouillis, c’est le bruit semblable à celui de l’eau tombant d’une gargouille, cette espèce d’ouvrage gothique sculpté en forme de diablotin qui prend place sur la partie saillante d’une gouttière et dont le but est de faire écouler l’eau de pluie sur la tête des gens qui se promènent dans la rue plutôt que sur les murs de l’édifice portant la dite gouttière. Personnellement, j’ai jamais entendu le bruit d’une gargouille autrement que dans le film du Bossu de Notre-Dame de Disney, alors je dois pousser ma recherche un peu plus loin.

Le Larousse, pour sa part, nous dirait qu’un borborygme (le mot savant pour glouglou) c’est « le bruit que fait un liquide agité de remous dans une canalisation » ou encore le bruit que fait un gaz qui se dégage par une bulle qu’on aurait pressée à la surface d’un liquide.

On se rapproche ici un peu plus de l’explication de l’origine de ces bruits de bedon.

Pour faire très simple, les gargouillis ce sont donc les sons créés dans notre estomac et notre intestin quand ceux-ci remuent contre leurs parois une mixture composée de la nourriture qu’on a consommée, de liquides et de gaz. Donc on comprend ici que les gargouillis sont les bruits reliés au processus de digestion. À date ça va ? Je t’ai pas trop perdu ?

Mais qu’est-ce qui cause concrètement ce bruit ?

Là je vais devoir enfiler ma casquette de nutri-plombière pour t’expliquer comment ça se passe dans notre tuyauterie interne quand on digère des aliments.

Mario Bros fait un backflip pour entrer dans un tuyau

Gif par Tenor

En gros, notre système digestif c’est comme une chaîne de démontage : son but c’est de rendre la bouffe qu’on ingère de moins en moins complexe pour que notre organisme soit capable d’absorber et d’utiliser les nutriments qui y sont contenus. Pour faire ça, il va y avoir plusieurs processus qui sont mis en branle pour brasser les aliments, les mixer avec des enzymes digestives, les décortiquer et les faire avancer dans le tube digestif.

Et c’est fascinant parce que la digestion va débuter avant même qu’on commence à manger. Quand on voit, on sent ou même quand on pense à un aliment, surtout un aliment qu’on aime, notre cerveau va envoyer des signaux à notre système digestif pour qu’il commence à se préparer à l’arrivée de la nourriture. Par exemple, on va se mettre à saliver pour nous aider à mastiquer et avaler les aliments, de là d’ailleurs l’expression « avoir l’eau à la bouche ». Notre estomac va lui aussi commencer à se dandiner avant que les aliments s’en viennent. Les cellules des parois de l’estomac dites « pacemaker » vont générer un rythme électrique constant et autonome qui vont permettre aux muscles lisses de l’estomac de se contracter de façon cyclique, environ 3 contractions/minute. Ce brassage-là créé par l’estomac, ça va constituer comme une piscine à vague acide de particules de nourritures qui vont se mélanger aux sucs gastriques et à de l’air et tout ce beau monde-là vont venir se presser contre les parois de l’estomac. Et si on revient aux définitions que j’ai rapportées en début de chronique, c’est exactement comme ça qu’on crée une symphonie de grondements dans notre ventre.

piscine à vague south park

Gif par Giphy

Mais ça ne se termine pas là, parce qu’on va continuer le brassage de la bouillie également dans l’intestin via le péristaltisme intestinal. Si la dernière fois que tu as entendu parler du péristaltisme c’était il y a 25 ans dans ton cours de bio du secondaire, je te résume c’est quoi vite vite icitte : le péristaltisme c’est le mouvement créé par une suite de contractions et de relâchements involontaires (donc qu’on ne contrôle pas) des muscles de la paroi de notre intestin (petite précision : le péristaltisme n’a pas juste lieu dans l’intestin. Il existe même un péristaltisme au niveau de l’oesophage, mais c’est pas le but de l’article donc je ne vais pas élaborer davantage). Là encore, ce mouvement continu brasse une mixture qui contient du liquide, des particules de nourritures et de l’air, ça la comprime et ça crée de drôles de bruits.

Donc les gargouillis ne seraient pas nécessairement associés à la faim, mais plutôt au travail de la digestion ?

En fait, ça serait associé au deux! Une partie des gargouillis qu’on peut entendre, c’est effectivement quand notre système travaille à digérer la nourriture qu’on vient tout juste de manger. Mais il existe un autre type de mécanisme péristaltique qui s’appelle le « complexe moteur migrant » ou « migrating motor complex » en anglais. C’est une autre forme de contractions involontaires des parois de l’estomac et de l’intestin, sauf que celles-ci se déclenchent seulement entre les repas. D’une manière imagée, c’est le truc que notre système digestif a trouvé pour balayer entre deux périodes où l’on mange tout ce qui traînait encore à l’intérieur de ses tuyaux en prévision de la future nourriture qui s’en vient. Donc ce mécanisme-là produit des glouglous même quand on a le ventre vide.

Et d’ailleurs, si on a généralement tendance à associer les gargouillements davantage à un estomac qui crie famine qu’à un estomac bien rempli, ça serait surtout une question de résonnance. En effet, quand on vient de manger, la nourriture présente dans nos tuyaux étouffe un peu le bruit de l’air qui bouge contre les parois de nos organes digestifs et ça fait qu’on entend moins les borborygmes que quand nos boyaux sont vides, où là les bruits produits par l’air et les liquides qui se compriment résonnent davantage sur les parois.

Donc en résumé, on comprend que les gargouillis sont normaux. Mais est-ce qu’il y a des situations où il faudrait s’en inquiéter ?

Dans les films et les émissions de télévision, t’as peut-être remarqué que les gargouillements sont associés à deux situations assez précises : soit un protagoniste se meurt de faim, soit il doit partir dans la seconde qui suit pour se garocher aux toilettes.

Gif par Giphy

Dans la réalité, si on constate que les gargouillements sont accompagnés de douleurs, de ballonnements, de diarrhée ou de constipation, ou s’ils sont vraiment plus forts que d’habitude, si on a des doutes, on peut aller consulter un médecin ou un professionnel de la santé.

Gif par Giphy

Pour conclure : Petite montée de lait (ou de boisson végétale pour les végés dans la salle)

J’aimerais prendre quelques instants pour insister sur le fait que les gargouillis c’est quelque chose qui est complètement hors de notre contrôle et assez aléatoire. Et pourquoi je dis ça, c’est qu’en préparant ma chronique, j’ai cru déceler un certain malaise relatif à ce phénomène.

Ce que j’aime faire quand je rédige une chronique, c’est d’aller lire un peu sur ce qui se dit dans les articles « populaires » en santé et en alimentation pour voir les mythes et les croyances qui circulent sur un sujet. Et dans le cadre de la chronique ici présente, j’ai lu quand même plusieurs articles qui donnaient des conseils pour diminuer ses gargouillis. Pas que c’étaient de mauvais conseils en soit, mais assez pour que je me dise : bin voyons dont… Pourquoi on veut tant que ça limiter nos bruits de ventre ?

Je comprends que pour certaines personnes et dans certains contextes ça peut être gênant. Je pense par exemple aux bloopers d’acteurs d’hollywood qui scrappent une scène ultra dramatique à cause d’un glouglou prononcé.

Mais on s’entend que dans la vie de tous les jours, c’est juste normal de gargouiller.

Dans ma tête de nutritionniste, ça ne fait comme vraiment pas de sens de vouloir chercher à contrôler ça. On s’entend, si j’ai froid, que je me mets à frissonner et que j’ai la chair de poule, JAMAIS je ne vais être comme : « hey excusez-moi tout le monde, désolée, j’ai froid. » Non non, je vais juste aller me mettre un coton ouaté pis on va passer à autre chose. Mais on dirait que quand on gargouille et que notre corps nous dit: « coucou, ça serait peut-être le temps de manger bientôt », là on dirait que ça devient gênant ? Ma réflexion de nutritionniste sur le sujet c’est qu’on dirait qu’on partage parfois une certaine honte d’avoir faim dans la société (serait-ce l’ombre de la bonne vieille culture des diètes?). La prochaine fois que tu t’entendras réciter une symphonie de gargouillements, tu peux te dire que c’est :

  • soit que ton système digestif qui est en train de travailler pis bin tant mieux (tu peux même en profiter pour le féliciter),

  • soit c’est que c’est peut-être le temps de manger, que c’est bin correct comme ça et tu peux même aller chercher de quoi pour combler votre faim.

Maintenant que tu as bien compris que c’est juste tout à fait normal de gargouiller, surtout quand ton estomac est vide, je pense qu’on gagnerait toutes et tous à écouter davantage nos signaux de faim plutôt que d’en être gêné.

  • Browning, K. N., & Travagli, R. A. (2014). Central nervous system control of gastrointestinal motility and secretion and modulation of gastrointestinal functions. Comprehensive physiology4(4), 1339. doi:10.1002/cphy.c130055.

    Deloose, E., Janssen, P., Depoortere, I., & Tack, J. (2012). The migrating motor complex: control mechanisms and its role in health and disease. Nature reviews Gastroenterology & hepatology9(5), 271-285. doi:10.1038/nrgastro.2012.57

    Goyal, R. K., Guo, Y., & Mashimo, H. (2019). Advances in the physiology of gastric emptying. Neurogastroenterology & Motility31(4), e13546. DOI: 10.1111/nmo.13546

    Grimard, 2020. La peur de manger. ANEB QUÉBEC. https://anebquebec.com/alimentation-2/la-peur-de-manger

    Hansen, M. B. (2003). Neurohumoral control of gastrointestinal motility. Physiological research52(1), 1-30. https://citeseerx.ist.psu.edu/document?repid=rep1&type=pdf&doi=a3cb1d946aeaf6c0379db4d9cdc027800b67da7d

    Janssen, P., Vanden Berghe, P., Verschueren, S., Lehmann, A., Depoortere, I., & Tack, J. (2011). The role of gastric motility in the control of food intake. Alimentary pharmacology & therapeutics33(8), 880-894. doi:10.1111/j.1365-2036.2011.04609.x

    Marieb, E.N. et Hoehn, K., (2010). Anatomie et physiologie humaines (4 e éd). ERPI.

    Müller, M., Canfora, E. E., & Blaak, E. E. (2018). Gastrointestinal transit time, glucose homeostasis and metabolic health: modulation by dietary fibers. Nutrients10(3), 275.  doi:10.3390/nu10030275

    Patel KS, Thavamani A. Physiology, Peristalsis. [Updated 2023 Mar 12]. In: StatPearls [Internet]. Treasure Island (FL): StatPearls Publishing; 2025 Jan-. Available from: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK556137/

    Sarna, S. K. (2010). Colonic motility: from bench side to bedside. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK53478/#:~:text=For%20example%2C%20the%20maximum%20frequency,small%20intestine%20is%20largely%20fluid

    Stringer (2023). Curious kids: what are tummy rumbles? The conversation. https://theconversation.com/curious-kids-what-are-tummy-rumbles-216163

    Tomomasa, T., Morikawa, A., Sandler, R. H., Mansy, H. A., Koneko, H., Masahiko, T., ... & Itoh, Z. (1999). Gastrointestinal sounds and migrating motor complex in fasted humans. Official journal of the American College of Gastroenterology| ACG94(2), 374-381.  DOI: 10.1111/j.1572-0241.1999.00862.x

Suivant
Suivant

Der Struwwelpeter et sa version allemande (et rock N roll) de mange ta soupe si tu veux grandir